Sproutes vs gazon

Dans l’Étoile des Sproutes verts, nos amis doivent éradiquer le gazon qui pousse partout sur la planète (gracieuseté d’Igor). Juste avant d’imprimer l’album, Gloria, une amie de ma fille, me mentionne qu’elle travaille justement sur le sujet du gazon (de son inutilité, devrais-je préciser). J’ai donc cru bon d’ajouter dans une annexe à la fin de la BD, cet extrait éducatif que Gloria a rédigé.

Oser détrôner l’indétrônable gazon

Avez-vous déjà fait la délectable expérience d’intentionnellement prendre un recul géant sur l’une de ces choses qui inondent tellement notre quotidien qu’on ne les voit plus, qu’on ne les questionne plus ? De prendre une pause critique et philosophique sur un élément intégré dans nos paysages en automatisme des plus banaux? L’œuvre de Robert Lafontaine que vous vous apprêtez à découvrir offre une prise de conscience inédite sur les revers de la convoitée et adulée pelouse. Pourquoi donc ? Parmi toutes les innombrables luttes modernes possibles, pourquoi s’en prendre aux inoffensifs brins d’herbe ? Qu’est-ce que le gazon a de si révoltant? Chose certaine, qu’on l’adore, qu’on s’en moque ou qu’on s’en offusque, le gazon est parvenu à ancrer ses plus profondes racines dans les symboles puissants de notre identité nord-américaine. Bien qu’encore trop méconnus, ses impacts sur nos vies et l’équilibre de nos écosystèmes n’en est pas moins immense et de plus en plus décrié. Et si cette herbe héritée du Moyen-Âge nous causait maintenant plus de mal que de bien ? Elle est là toute la pertinence de prendre le temps de s’y pencher.

Pour bien comprendre le fil conducteur, voici quelques bribes en rafale du contexte historique derrière le constat de l’omniprésence du gazon en 2023. 

  • Étymologie et Moyen-Âge

Le mot pelouse provient de l’occitan pelosa, issu du latin pilosus, qui signifie «poilu». Au Moyen-Âge, le gazon sert de pâturage. Une fois taillée par le bétail, devient très court et fait penser à des poils courts et symbolise la richesse des aristocrates qui prenaient le temps d’entretenir l’herbe même en temps de Guerre.

  • Renaissance

La géométrie parfaite des tapis de pelouse des jardins de Versailles fait fureur en symbolisant la maîtrise totale de la nature et donc de sa domination et dissociation. Détenir de vastes étendues de terre destinées à un usage si peu productif illustre l’opulence des aristocrates britanniques.

  • Époque coloniale d’Amérique

Les herbes indigènes ne suffisent pas pour nourrir le bétail européen et les colons implantent leurs variétés européennes préférées, dont le Kentucky Bluegrass qu’on retrouve partout aujourd’hui.

  • Ère industrielle

En 1830 se répand la tondeuse à pelouse bon marché et permet à la classe moyenne d’accéder à ce symbole de richesse jusqu’alors réservé à l’élite. On intègre des lois et des règlements pour obliger l’entretien du terrain, normalisant ainsi de consacrer son dimanche à tondre la pelouse pour assurer son conformisme et son statut social.

  • Les banlieues et l’American Dream

L’essor des banlieues américaines impose le gazon verdoyant parfait comme symbole du Rêve Américain en démocratisant les mêmes préceptes associés à la réussite, l’abondance de terres et la maîtrise de la nature que l’aristocratie d’Europe. On souhaite sortir des villes ouvrières misérables pour avoir droit à la quiétude et la beauté de la nature «mais une nature parfaite, uniforme, lisse et robuste» selon Justin Lapointe, auteur d’un mémoire de maîtrise sur la pelouse comme marque identitaire de la banlieue s’est penché sur la question (Lapointe, 2015). Le gazon incarne une certaine stabilité dans un monde en constant changement. On cherche à éradiquer toutes «mauvaises herbes» à grands coups de pesticides, même si comestibles, puisqu’on se méfie de toutes différences. Les recherches de Justin Lapointe mettent en lumière toutes les contradictions émanant de la place accordée au gazon depuis les années 1950 jusqu’à aujourd’hui parallèlement aux constats du désastre écologique qu’il représente. 

D’ailleurs, nous y sommes. Parlons de ce désastre écologique et du rôle que le gazon y joue. Partons de la base. Le monde entier fait face à l’effondrement de la biodiversité et des écosystèmes indispensables à la survie de l’humanité en raison de la destruction, la fragmentation et la pollution des milieux naturels, l’introduction d’espèces exotiques envahissantes, la surexploitation des ressources naturelles et les changements climatiques. 

Et le gazon lui? Dans le portrait d’ensemble, on le sait responsable d’un gaspillage grotesque de ressources (territoire, eau, combustibles, argent), de contribuer à l’appauvrissement de la biodiversité et de freiner notre capacité d’adaptation aux changements climatiques. À titre indicatif, dans le territoire du Grand Montréal, ⅕ de l’espace est destiné à la monoculture du gazon (Fondation David Suzuki, 2018). Tous ces espaces sont donc arrosés[1], traités[2], tondus[3] et contribuent massivement à l’étalement urbain et donc l’empiètement sur les derniers espaces naturels ou cultivables.

Tous ces espaces ne permettent non plus pas aux petits animaux et pollinisateurs, essentiels à l’équilibre des écosystèmes, de prospérer. Au printemps, les pollinisateurs comme les abeilles sortent de leur hibernation et cherchent de la nourriture. En taillant la pelouse chaque semaine, on ne laisse aucune chance au pollinisateur de trouver de quoi se nourrir ou s’abriter. Ayant de moins en moins de milieux naturels, les pissenlits des milieux urbains sont devenus leur première source de nectar.

Tous ces espaces de gazon, contribuent également à la création d’îlot de chaleur, dans un contexte de changements climatiques qui impliquent une augmentation des températures et des périodes de canicules. Il peut faire de 5 à 20 degrés plus chaud à la surface des pelouse tondues par rapport à des surfaces d’herbes hautes (Fondation David Suzuki, 2018). 

Avons-nous réellement le luxe de continuer de croire que le gazon est banal et insignifiant? De ne pas voir le rôle crucial qu’il joue dans la restauration de la biodiversité et de l’adaptation aux changements climatiques ? Et s’il n’était pas maintenant temps de modifier nos codes et nos symboles de fierté et de réussite au bénéfice de la vie sur Terre?  Voyons ce que les Sproutes en pensent…

D’ici là, voici quelques pistes d’actions accessibles à toutes et tous :

  • Tondre comme un allié

Attendre la fin du printemps avant de tondre, tondre plus lentement (laisser le temps aux insectes et animaux de s’échapper à temps), tondre moins souvent (consacrer plus de temps pour des occupations plus palpitantes et pertinentes), tondre en rotation de parcelles ou mieux encore arrêter de tondre complètement et contester son amende municipale!

  • Aménager pour la biodiversité

Aménager des bosquets de plantes polinisatrices, des nichoirs à insectes, à oiseaux ou à chauve-souris, implanter du paillis, des souches, des rondins et du branchages naturels (Nature Action Québec, 2023).

  • Être porteur de changement

S’informer. Sensibiliser ses amis, ses collègues sa famille. Éduquer les élus municipaux et les décideurs sur l’importance d’intégrer une réglementation qui n’exige pas la tonte hebdomadaire des pelouses, qui n’interdit pas l’implantation de jardins ou de friches naturelles et qui limite les superficies d’espaces destinées au gazon dans les nouvelles constructions.

Gloria Grenier-Mailhot,

Bachelière en urbanisme, maître en gestion de l’environnement et chargée de projet en verdissement au Conseil régional de l’environnement de l’Estrie.

Sources

Anctil, Gabrielle, 2022. Magazine Beside. Vie et mort du gazon.

https://beside.media/fr/village/vie-et-mort-du-gazon/

Éco habitation, 2021. La pelouse écologique: remplacer le gazon.

https://www.ecohabitation.com/guides/2498/non-au-gazon-conventionnel/?fbclid=IwAR1IyAnyKJRxccOO6mvheYMBVkGkW9zclEVl_JC7YusGCiILSgPmPnXMzyM

Fondation David Suzuki, 2018. La fin du gazon! Où et comment complexifier les espaces verts du Grand Montréal pour s’adapter aux changements globaux.

https://davidsuzuki.wpenginepowered.com/wp-content/uploads/sites/3/2018/11/DSF-La-fin-du-gazon_Final_2018-11-22.pdf

Lapointe, Justin, 2015. Mémoire de l’Université du Québec à Montréal. Sur la pelouse ou les infortunes de la vertu, regard critique sur l’espace-pelouse comme lieu identitaire de la banlieue.

https://archipel.uqam.ca/7789/1/M14001.pdf

Nature Action Québec, 2023. Trousse d’aménagements fauniques.


[1] Jusqu’à 1000 litre d’eau potables à l’heure peuvent être débités par un boyau d’arrosage qui veille à éviter que le gazon ne jaunisse. (Éco habitation, 2021)

[2] En 2017, les Américains dépensent annuellement 60 milliards de dollars dans l’industrie du gazon. (Anctil, 2022)

[3] Au Canada, 151 millions de litres d’essence sont destinées à l’entretien des pelouses chaque année (Anctil, 2022)

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