Robert LaPalme, caricaturiste. Magazin’Art, 2006.

Section d'un tableau de LaPalme.

 INTRODUCTION

Généralement méconnue, la production de tableaux de plusieurs caricaturistes mériterait pourtant que l’on s’y intéresse.  Il y a  longtemps que je voulais écrire cet article, en fait cela remonte à plusieurs années, lorsqu’une  exposition des oeuvres de Robert LaPalme  avait été présentée à la maison de la culture d’Outremont. J’ai alors pu y découvrir, à mon plus grand plaisir, deux séries de tableaux réalisés à la gouache portant sur 2 thèmes différents, soit l’histoire de la guerre et l’histoire de la médecine.  Moi qui connaît relativement bien le paysage des créateurs et créatrices du Québec,  n’en revenais tout simplement pas que les tableaux de LaPalme ne soient pas plus connus au Québec. Quelle richesse dans les couleurs, et que dire du style et de la profondeur. À première vue lorsque l’on regarde ses gouaches, tout est harmonieux, joyeux, équilibré et quand l’œil qui sait apprécier  regarde plus longtemps il y découvre des personnages, il y lit des histoires , il s’imagine des scénarios sur un fond de musique et ce, du début à la fin de cet exercice d’observation.. Cette faculté qu’ont certaines personnes de penser, de s’interroger, et de transposer leur réflexion sur le monde en présentant une  interprétation vibrante n’est pas donné à tous et toutes. C’est tellement plus facile de bouder la réflexion, de ne pas investir dans les esquisses préparatoires, de balancer par-dessus bord les recherches historiques et iconographiques qui serviront d’ossature à l’œuvre finale. Tant d’artistes pensent tout dire alors que leur flot de paroles explicatives ne nous donnent que l’intention de fuir. J’en profite pour décerner la palme (sans jeu de mot)  à ces artistes qui savent faire l’inverse. Sans qu’aucune parole ne sorte de leur bouche ils vous donnent  l’intention d’entrer dans leur toile, ils viennent chercher en vous une sensation que vos mots ne permettent pas de dire. Ces artistes qui viennent nous remuer les tripes sont souvent d’excellents orateurs, philosophes et poètes . Je n’ai jamais rencontré LaPalme de son vivant, mais le nombre d’interviews et d’interventions publiques qu’il a fait dans sa vie le place parmi nos grands communicateurs. Ils sont trop  rares, ceux de sa race, dont les mots résonnent dans nos oreilles comme si nos tympans étaient pour eux d’immenses peaux de tambour qu’ils se servent joyeusement pour faire entendre leur message. Je me souviens trop bien de cette  phrase assassine mais tellement juste qu’il a dite un peu avant sa mort…’Je quitte et je laisse un monde triste……celui dans lequel des moteurs de formule-un font plus de bruit que 50,000 enfants qui meurent de faim au Rwanda’. Oui, Robert LaPalme , du haut de sa petite stature ( il mesurait 5 pieds), était un personnage plus grand que nature . ‘Je suis grand, un grand personnage, vu de loin’ dira t’il de lui-même en faisant référence à sa taille. Un homme de vérités, pas toujours belles  à dire.

Section d'un tableau de LaPalme.

Section d’un tableau de LaPalme.

 BIOGRAPHIE

Vous serez en mesure d’apprécier  par vous- même le talent exceptionnel  de ce peintre, de ce penseur, de ce caricaturiste qui a marqué le paysage culturel du Québec. Mais avant de vous entretenir sur l’œuvre picturale de Lapalme commençons par le présenter. Robert est né en 1908, d’une famille modeste et il n’a pas eu la voie facile. Jeune, il fera mille et un métiers  et échouera même son admission à l’école des Beaux-Arts. Pourtant il a toujours dessiné,  ce n’est donc pas ce refus qui l’empêchera de continuer. Ses premiers dessins sont d’ailleurs des caricatures très avant-gardistes et on peut les associer  à du cubisme avant l’heure. Cette géométrie est très caractéristique chez LaPalme. C’est un pionnier dans l’abstraction caricaturale et cette orientation le poursuivra toute sa vie. Il a un style qui lui est propre dès le début. Point besoin de lire la signature pour apparenter l’œuvre graphique à l’artiste, tout est stylé. Déjà, au tout début de sa carrière on sent ce qui fera sa marque de commerce, soit une indépendance par rapport aux courants déjà établis. LaPalme s’est forgé un style propre à l’image de ce que sera sa vie. Unique, authentique et loin des sentiers battus.

Section de tableau de LaPalme.

Section de tableau de LaPalme.

Certaine œuvres de LaPalme ressemblent à du cubisme, mais l’artiste n’était pas un copieur et il avait un genre propre à sa personnalité. Il poussa la caricature à la limite de l’abstraction dans certaines œuvres qu’il réalisa à l’huile. Quelques taches, quelques formes, de véritables chef-d’œuvres. Extrêmement épurées, ces œuvres mériteraient grandement d’être exposées dans nos musées d’art.

Section de tableau de LaPalme.

Section de tableau de LaPalme.

Vers l’âge de 25 ans notre caricaturiste commence à travailler sur une base régulière. Une série de journaux publieront de ses dessins au fil des ans ( l’Ordre, La Renaissance, le Droit, l’Événement, l’Action , le Devoir, etc.). Il publie aussi et vit durant 2 ans à New York, étant parfait bilingue. Il serait trop long d’énumérer toutes les réalisations de LaPalme à titre de caricaturiste car l’homme a toujours frayé dans les milieux culturels et il y a été exceptionnellement actif. Quelques bouquins écrits à son sujet témoignent d’ailleurs de sa notoriété. Je ne mentionnerai donc que quelques-unes de ses réalisations principales avant de passer  à ce qui se veut le but de cet article, soit la présentation des tableaux de l’artiste.

Durant environ 25 ans, LaPalme est responsable du Salon international de la caricature de Montréal à Terre des Hommes. En plus d’être caricaturiste, il est dessinateur et comédien à Radio-Canada. Il anima une émission de télé  nommée ‘’Ma ligne maligne’’. En 1972, la Société nationale des caricaturistes de New York lui décerne un diplôme en reconnaissance de ses distingués services rendus au monde de l’humour. Cette même année, il reçoit l’Ordre du Canada pour sa contribution à l’art canadien. L’homme est concepteur du volet artistique dans la réalisation des stations de métro de Montréal avant que Mousseau ne lui succède. Il joue le même rôle pendant l’exposition universelle d’expo 67.  L’artiste est aussi reçu membre de l’Académie Royale du Canada (RCA). À ces simples distinctions, on peut mesurer l’incroyable parcours que cet autodidacte a réussi à faire.

LE PEINTRE

Venons-en maintenant au peintre qu’a été LaPalme car parallèlement à cette carrière incroyablement fertile qu’il a mené comme caricaturiste il a quand même trouvé, au travers du  peu de temps qu’il lui restait, le moyen d’être un peintre exceptionnel. Rares sont ceux qui, comme lui, figurent sur la liste des membres RCA .

Disons tout de suite que sa production de tableaux est limitée à une centaine de pièces car l’agenda de l’artiste était monopolisé par sa production quotidienne de caricatures. Mais quels tableaux! Les œuvres sont de différentes dimensions atteignant occasionnellement la taille de fresques et de murales.

On peut découvrir, parmi d’autres, trois séries importantes dans l’œuvre du peintre Lapalme. Il y a ‘Les signes du Zodiaque’ ,‘’La médecine à travers les siècles’ et ‘’L’histoire de la guerre’’ dont nous présentons ici quelques tableaux.

HISTOIRE DE LA GUERRE (5 tableaux)

Dans plusieurs de ses tableaux le niveau d’abstraction est assez élevé et il faut souvent observer à 2 ou 3 reprises le tableau pour y dégager  les éléments picturaux. Les couleurs sont crues mais tellement harmonieuses. On est loin ici d’un premier jet et l’on sent cette force dans les compositions qui sont bien mûries.

L’une des expositions de LaPalme ‘Il n’y a pas d’armes secrètes’ présenta une série de gouaches à Montréal, New York, Toronto, Sao Paulo, Rome, Paris et Ottawa dans les années 40.

Voici quelques critiques de l’époque commentant les œuvres. Elles sont tirées du livre ‘Les 20 premières années du caricaturiste canadien’ publié par le Cercle du livre de France.

‘….Son trait, quelque peu abstrait et franchement malicieux le conduit à des motifs décoratifs ou les lignes s’enlèvent en un coloris vivant. Et leur humour amuse et intrigue le public’ Montreal Star 1945.

‘ Ce sont des œuvres aux couleurs éblouissantes et ou un chromatisme savant ne fait jamais défaut’ Il giornale d’Italia, Rome 1949.

‘..il est véritablement canadien par la richesse et la variété de ses couleurs, par son enthousiasme et sa verve, par son originalité et sa fraîcheur’ Agence France-Presse, Paris 1950

‘Dans tous ses tableaux, LaPalme conserve sa manière personnelle’’……’l’artiste s’est livré à une satire très hardie et très crue de la guerre’ Eloi de Grandmont dans Le Canada Montréal 1945

..,.et nous pourrions continuer encore longtemps ce flot de critiques élogieuses.

 

Il est établi que LaPalme a toujours porté de l’intérêt envers la peinture internationale. Il côtoyait Pellan, étudiait Léger, Matisse, Miro, Mondrian, Picasso et Braque pour ne nommer que ceux-là. Il aimait certains aspects du travail de ces peintres. Il en analysait le degré de synthèse, il en scrutait les formes géométriques, il manifestait de l’intérêt pour les représentations stylisées des personnages, etc. Et après avoir étudié leurs œuvres,  il créa son propre style.

L’œuvre complète du peintre nécessiterait un catalogue entier. Souhaitons que les quelques images présentées dans cet article vous permette d’en connaître un peu plus à son sujet.

AUTRES TRAVAUX

          Voici, livrés pêle-mêle, d’autres réalisations signées LaPalme

Décors (entre autre pour Fridolin )

Idée de faire une  Tour de verre pour la ville de Montréal. Cette idée a fait beaucoup de chemin durant l’administration Drapeau ( le grand ami de LaPalme) car des architectes ont présenté des maquettes de tour. Le tout a finalement été rejeté et ce, malgré le fait que l’annonce officielle de l’érection de la tour était officielle et largement publicisée dans les journaux de l’époque.

Murales au métro Crémazie et Berri

Illustrations de quelques livres

Peinture géante dans la rue de Ste-Adèle (41,500 pieds carrés peints sur l’asphalte)

Murale station de métro Berrri UQAM

Murale station de métro Berrri UQAM

CONCLUSION

Robert LaPalme ne doit à personne d’autre que lui-même le succès qu’il a connu. Les nombreux efforts qu’il a fait en début de carrière ont portés fruit et l’on peut dire que cet aventurier du domaine des arts a cru à son talent.  Quand on pense à Robert LaPalme on a en-tête un homme fier qui n’a jamais courbé l’échine devant le pouvoir politique de l’époque. On sait que Duplessis et lui se vouait une profonde antipathie. Un libre-penseur, de courte stature, qui a établi une carrière internationale dont peu d’artistes canadiens peuvent se vanter. Il a établit  à travers le monde un réseau de caricaturistes qui pendant 25 ans lui ont fait parvenir leurs œuvres pour l’exposition annuelle de l’Expo. Souvenons-nous d’un ambassadeur de la caricature et d’un peintre exceptionnel.

Robert LaPalme est décédé le 19 juin 1997 à l’âge de 89 ans. Il a laissé une quantité impressionnante d’œuvres, qui, à elles seules, mériteraient que l’on ouvre un musée à sa mémoire.Les tableaux de Theodor Kittelsen (caricaturiste norvégien créateur des Trolls) sont accrochés dans les lieux culturels de Norvège (avec des œuvres de Edouard Munch) avec beaucoup de fierté. Le grand caricaturiste américain Al Hirschfield, décédé il y a quelques années est également très bien représenté aux Etats-Unis. Dans le marché de l’art, certains caricaturistes internationaux vendent leur œuvres à des prix forts intéressants. Si nous n’avions qu’un seul caricaturiste québécois pour nous représenter sur la scène internationale, il faudrait que ce soit Lapalme. Peut-on dire que nous lui offrons la place qu’il s’est taillé sur la scène internationale? Poser la question, c’est y répondre. Il est complètement aberrant que les élites de la culture du Québec ne fassent pas de place à l’un de nos créateurs les plus brillants qui fut dans son domaine.

Pour terminer voici quelques citations tirées du livre de Alain Stanké qui a bien connu LaPalme. D’autres citations proviennent des nombreuses découpures de journaux que LaPalme a minutieusement découpées et qu’il a collées dans un journal de bord que l’auteur de ces lignes a pu consulter. Avant de vous laisser sur les paroles de LaPalme, je tiens à remercier Monsieur J .P . Pilon,  ami personnel et fiduciaire de la fondation Robert LaPalme qui a généreusement fourni le matériel nécessaire à la concrétisation de cet article.

‘Parfois on m’a reproché d’être sévère et cruel envers certains politiciens, de manquer de respect envers l’autorité. Je crois pouvoir me justifier en faisant remarquer que, de bonne foi, j’ai refusé de vénérer nos Batista qui se prostituent et qui trahissent pour avoir le plaisir orgueilleux de gouverner. Avilie, l’autorité devient méprisable et il est impérieux pour tous les journalistes honnêtes de la dénoncer’.

‘On peut, sans trop de talent, avec un peu d’étude, se faire recevoir médecin, avocat, notaire. Or il n’y a pas de diplôme de caricaturiste. C’est un art qui ne s’étudie pas, comme la poésie. Nascuntur….’

‘La caricature joue dans le dessin, le même rôle que la comédie dans la littérature’

‘La caricature est la sœur qui a mal tournée de la peinture’

‘Il faut se méfier de cette mode qui dit : faites moderne, avant de dire : faites intelligible’

‘Me prendre pour un autre? Je n’aurais jamais pu. Je n’aurais jamais su quel autre choisir?’

‘Ce n’est pas le rire qui est le propre de l’homme, c’est la solitude’

Oeuvre de Robert LaPalme.

Oeuvre de Robert LaPalme.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_LaPalme

https://www.google.ca/search?q=robert+lapalme&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwjInZTZ3ffVAhXK24MKHauTB6gQ_AUICigB&biw=1280&bih=603