Lettre posthume à Jacques Latulippe ; fondateur du Magazin’Art

Salut Jacques,

L’automne se meurt. Cette saison qui nous nourrit de sa splendeur pour l’année à venir est terminée…pshuittt, partie! Je n’ai pas vu les feuilles d’or, testament sacré des érables. Je n’ai pas vu le rouge des joues d’enfants dessinés sur les feuilles qui dansent dans leur chute. Nos plus vieilles montagnes du monde sont brunes, Jacques. Pendant que tu partais lentement, vers un autre monde, leurs feuillages ont brûlés, frappés par un quelconque maléfice humain. Peut-être que ton corps aura perçu cette souffrance des arbres et que tu auras senti ton moment venu.

Je viens tout juste de couronner un événement où il y avait beaucoup d’artistes, pareils à ceux que tu as chéris et aidés tout au long de ton existence. Il y avait beaucoup d’amour et beaucoup de joie… des œuvres d’art partout. Il y avait de la générosité mur à mur, des rêves accrochés aux fenêtres de cette église dans laquelle on exposait. Il y avait des enfants, des filles aux yeux verts comme la mer, des hommes au cœur comme des radeaux auxquels s’agrippent les naufragés pour survivre et atteindre l’île, là où les meilleurs fruits et les animaux parés de leur plus belle fourrure les attendent. Il y avait des rencontres comme celles que tu organisais du temps où tu étais parmi nous.

Ce matin, je suis chez moi envahi par les tableaux, les boîtes et le matériel artistique. Comme il est bon d’égayer mon quotidien par la beauté qui se dégage des nombreuses œuvres que je dois aller livrer. Je suis émerveillé par ce qu’elles dégagent. Je suis nourri par la main qui les a créées. Car la Beauté est universelle, quoiqu’on en dise. La Beauté appartient à tout le monde, riches ou pauvres, jeunes ou vieux. C’est elle qui nous stimule, nous ensoleille. La Beauté est gratuite, elle s’offre à nous. Elle est la plus grande, la plus noble, de toutes les magiciennes de la terre. À chaque souffle de nos vies, à chaque regard que l’on lance, elle peut apparaître telle une agréable surprise. Elle est l’étincelle qui embrase nos âmes.

Je t’écris ces quelques mots, blotti à ma table de travail, mon regard scrutant les morceaux du ciel à travers cet orchestre de feuilles qui joue ta symphonie préférée. Aujourd’hui, tu es une partie de cette mosaïque du ciel. Tu fais partie de cette vibration qui anime le vivant.

Les hommes qui, comme toi, passent leur vie terrestre à répandre la beauté méritent du repos et de la douceur. Semer des rêves comme tu l’as fait, répandre de la joie et du bonheur n’est pas donné à tout le monde.

Je te salue l’ami des artistes, toi qui a permis tout au long de ton parcours à des êtres d’une grande sensibilité à partager leurs visions.

Je te salue l’ami de la Beauté, celui qui a cru en nos rêves et qui nous a donné espoir.

Je te salue Jacques et merci pour le magnifique, et combien difficile, travail accompli avec ta compagne Odette. Où que tu ailles …bon voyage monsieur Grand Coeur!