Les caricaturistes, un métier en voie de disparition ?

Gérard Depardieu

À titre de l’un des fondateurs du Festival 1001 Visages de la caricature et également de vice-président de l’Association Canadienne des Caricaturistes (ACC), je peux affirmer que la situation actuelle des caricaturistes est loin d’être rose. D’un bout à l’autre du Canada il ne demeure qu’une quinzaine d’artistes rémunérés sur une base annuelle par leurs éditeurs et, souvent, leurs conditions de travail se dégradent. Elle est loin la belle époque où le dessin de presse avait bonne mine. De nos jours, les groupes de pression, les censeurs, les directions de journaux ont souvent la décision finale sur le couperet qui guillotinera la main qui dessine et qui ose exprimer l’opinion du peuple. ‘Les caricaturistes ont l’œil de la vérité’ dit le dicton, mais, à l’ère des fausses nouvelles, toute vérité n’est pas bonne à rire.

Des exemples? Ils sont légion. Séréna Williams qui, après avoir défoncé sa raquette sur un terrain de tennis et enguirlandé l’arbitre comme on le voit rarement, se trouve offusquée que le caricaturiste la représente trop musclée et simiesque à son goût. Les drapeaux s’agitent, de gros noms sortent de l’ombre. On crie au racisme, pourtant elle se ressemble sur le dessin.

Michael De Adder à Halifax a dit qu’il cessera de publier des femmes dans des situations violentes suite au tollé créé par un dessin présentant Jody Wilson-Raybould ligoté, sans défense, dans un ring de boxe avant d’affronter son adversaire, Justin Trudeau lui-même. Quelle image expressive qui résume bien qu’elle affrontera les gros canons libéraux et que son combat est perdu d’avance. Il faut comprendre que les yeux au beurre noir, les bâtons de golf écrapoutis sur la tête de l’opposant ou de l’opposante, les canons pour détruire l’ennemi font partie des outils des caricaturistes ? Si tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, est-ce qu’on s’entend pour dire que le « punch » manquera de vigueur ?

Aux États-Unis c’est à une hécatombe de caricaturistes à laquelle on assiste. Deux cas récents sont là pour en témoigner, Rob Rogers qui était à l’emploi du Post Gazette de Pittsburgh depuis 25 ans a été mis à la porte pour ses caricatures anti-Trump. C’est vrai qu’il était dur envers le président, mais il nous faisait rire en chien. En parlant de race canine, pas plus tard que la semaine dernière, une caricature d’António Moreira Antunes présentant Benjamin Netanyahu en chien a valu une visite des bonzes du politiquement correct au New York Times. Pour ne plus choquer personne, le journal a donc jugé qu’il serait de bonne grâce de cesser de publier des dessins d’humour. Depuis, pour ridiculiser cette décision, les caricaturistes s’en donnent à cœur joie sur les réseaux sociaux. Je crois que je n’ai jamais autant ri qu’en visionnant leur art, qui ne les nourrit malheureusement plus.

Nous assistons à une attaque sournoise et insidieuse contre ceux et celles qui ont des opinions, l’essence même de la liberté de presse. Les attentats contre Charlie Hebdo, les dessinateurs emprisonnés en Turquie et ailleurs, sont des indicateurs sérieux d’une dérive autoritaire inquiétante.

On mesure nos démocraties au degré de latitude qu’on laisse aux caricaturistes pour s’exprimer. Plantu, dessinateur et l’un des fondateurs de « Cartooning for peace », crie haut et fort que les atteintes à la liberté d’expression sont sérieuses et qu’il faut les voir venir. Il ne nous reste qu’à souhaiter que les journaux indépendants porteront encore le flambeau et continueront, dans la lignée de LaPalme, Chapleau, Garnotte, Aislin et tutti quanti de publier ceux et celles qui nous font sourire. Après tout, la caricature, ce n’est pas juste pour rire, c’est aussi pour réfléchir.