Arthur Guindon Peintre méconnu des légendes autochtones

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Arthur Guindon Peintre méconnu des légendes autochtones

(publié dans Magazin’Art #122 Hiver 2019)

Tout le monde connaît des moments magiques dans la vie, des instants où apparaît devant nos yeux une magnifique surprise. Pour le biologiste, ce sera la découverte d’une espèce nouvelle, pour la scientifique ce sera le résultat positif obtenu lors d’une de ses expérimentations et, pour l’amateur d’art, ce sera la découverte d’un artiste qui nous jette à la renverse. C’est exactement l’impression que j’ai eue en découvrant Arthur Guindon, peintre, instituteur, ethnographe et poète. Ce créateur est hallucinant, et le mot n’est pas trop fort.

Né sur une ferme à St-Polycarpe (Vaudreuil), il est Issu d’une famille de 11 enfants. Il fait son cours classique et parfait ensuite sa formation en France en 1895 pour devenir prêtre sulpicien. Il est atteint de surdité dans sa vie d’adulte ce qui, combiné à son érudition, contribuera certes à sa capacité d’introspection, de concentration et de visualisation qui marquera sa carrière de créateur. Guindon est décédé en 1923. Il est donc étonnant de constater que ses tableaux surréalistes sont apparus avant la naissance de ce mouvement artistique. En fait, selon Armour Landry « Les tableaux de M. Arthur Guindon sont plus que de simples anecdotes sur des légendes iroquoises. Pour un Iroquois, l’œuvre relève directement du réalisme fantastique puisque ce merveilleux fait en sorte partie de sa vie de tous les jours. »

Monsieur Jean Rey-Regazzi, conservateur à Univers culturel de Saint-Sulpice, a eu la gentillesse de nous recevoir et de nous montrer la collection que Les Prêtres de Saint-Sulpice de Montréal détiennent par suite du legs fait par Guindon. Les tableaux et dessins sont en bon état. Évidemment après plus de cent ans de conservation, le vernis les recouvrant a noirci et les toiles nécessiteraient d’être restaurées, mais en règle générale, les œuvres sont très bien conservées. Quant aux dessins au plomb, qui sont exceptionnellement précis, ils sont en excellente condition. Les sulpiciens ont fait un travail de sauvegarde remarquable à ce niveau.

J’ai personnellement été étonné de la qualité et de la diversité des pigments utilisés par le peintre. De nos jours, grâce à la photographie et aux logiciels de traitement d’images, il est assez facile de voir, en jouant avec les contrastes, la palette originale utilisée par le peintre. Il est clair que Arthur Guindon a utilisé des matériaux de premier choix pour l’époque et qu’il a pensé à la pérennité de ses huiles et de ses illustrations.

Guindon publie en 1920 le livre « En mocassins » qui traite des sociétés amérindiennes. Il y décrit la culture des iroquois et des algonquins et illustre leur univers mythologique. Ses tableaux, d’aspect surréalistes, sont profondément ancrés dans ce territoire nord-américain qu’il connaît bien. Ses illustrations de la flore du pays dans les arrière-plans sont impressionnantes de précision. Il est l’un des rares sulpiciens à être né ici ce qui le motive encore plus à côtoyer les amérindiens et à connaître leur histoire. À cette époque, les échanges entre les sulpiciens et les autochtones étaient nombreux. Il y avait l’éducation catholique, la francisation, le partage des terres qui créaient des espaces d’échanges culturels. Ce catholique s’est donc amérindianisé plutôt que l’inverse et il nous fait découvrir la richesse de la mythologie des Premières Nations.

En toute humilité, il dira dans la préface de son livre, au sujet de ses études sur les amérindiens; « Je ferai néanmoins un aveu : celui que m’imposent les essais poétiques et littéraires dont je fais suivre ma modeste étude, celui d’avoir puisé à des sources précieuses, abondantes, avec une coupe trop petite ».

Je m’en voudrais de ne pas laisser la plume de Arthur vous chanter l’une de ses mélodies. Je citerai quelques vers ci-dessous du magnifique poème « Le génie du lac des Deux-Montagnes », poème qui fait quinze pages et qui accompagne le tableau du même nom.

« C’est l’heure où des replis de l’onde,

Émerge un manitou narquois,

Un être au buste d’Iroquois

Et dont la face rubiconde

Aux yeux noirs, au nez aquilin,

Au sourire amusé, câlin,

A pour sourcil deux longues plumes.

 

Perché sur des pieds de héron,

Il bat de ses ailes d’aiglon

Court et s’envole dans les brumes

En secouant ses longs cheveux

Le voyez-vous, ondes et cieux ?

C’est Oka, l’antique génie

Du lac…À sa lèvre embouchée

Chante un roseau frais arraché :

Oh, l’enivrante mélodie. »

 

Guindon publie un second ouvrage en 1922, « Aux temps héroïques » qui est tout aussi impressionnant. Le livre de poésie est écrit, tenez-vous bien, en alexandrins et en strophes de vers de huit pieds et il traite de nouveau de légendes et de mythologie du territoire. Quel contenu! faut le faire!  « Guindon a soigneusement recueilli les contes et les légendes de la période préhistorique, et cette mythologie abonde en récits captivants, à l’égal des mythologies d’Athènes et de Rome (citation de l’Abbé F. Charbonnier, docteur des lettres) »

Présentement, les œuvres de Guindon sont dans les réserves d’Univers Culturel de St-Sulpice. On peut contempler « Le génie de Lac-des-Deux-Montagnes » au séminaire de Saint-Sulpice, rue Notre-Dame (renseignements et réservations sur universcultureldesaintsulpice.ca), ainsi que quelques pièces exposées à Oka. On ne peut qu’être surpris que ce créateur de génie ne fasse pas partie du groupe des peintres les plus connus de l’histoire de l’art au Québec.